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La Guadeloupe : une économie de rente administrative

 

La Guadeloupe : une économie de rente administrative

Quel est le moteur de l’économie guadeloupéenne ? Certains diront qu’il s’agit de l’agriculture grâce aux exportations de bananes vers la France et l’Union européenne ou à la production de sucre et de rhum à partir de la canne-à-sucre. D’autres diront que c’est le secteur touristique si l’on se fie aux nombreuses arrivées via les lignes aériennes et les bateaux de croisière. Pourtant aucun de ces points de vue n’est correct.

Depuis la départementalisation de 1946, l’activité économique a connu des changements significatifs avec un degré de tertiarisation qui a considérablement augmenté au détriment du secteur primaire ainsi que secondaire. Le tissu économique s’est restructuré afin de refléter le rôle tenu par l’administration publique et les services sociaux. Une originalité observable sur le marché du travail guadeloupéen durant les dernières décennies réside dans le poids relatif de l’emploi public.

Un salarié sur quatre travaille dans la fonction publique

En effet, en Guadeloupe, un salarié sur quatre travaille dans des établissements relevant de la fonction publique. En 2011 les effectifs de fonctionnaires représentaient près de 23% de la population active en Guadeloupe, un taux relativement plus élevé à celui de la Métropole qui est de 19% à la même date. De même, le taux d’administration de la Guadeloupe (9.2%) figure parmi le plus élevé des régions françaises et reste supérieur à la moyenne nationale (8.5%).

Une analyse sectorielle montre que le secteur non-marchand contribue à hauteur de 30% du PIB. Il s’agit là d’un début de réponse à notre question. En réalité, la Guadeloupe est ce que l’on appelle une économie de rente. Plus précisément, de rente administrative. Les fondements de ce concept pour les économies domiennes se trouvent dans les travaux de Bernard Poirine (1993) qui expliquent leur passage progressif vers une économie des transferts due à la politique de rattrapage de la métropole envisagée suite à la départementalisation et son application socio-économique.

En quelques mots, la rente répond à trois conditions :

  • la prédominance de la situation de rente,
  • l’externalité de la rente qui est un point crucial puisqu’elle doit être en mesure de soutenir l’économie même en absence d’un important secteur productif domestique
  • le nombre réduit de personnes engagées dans la genèse de la rente, la plupart étant impliquée dans sa distribution ou son utilisation.

Dans le cas de la Guadeloupe on parle de rente administrative puisque ce sont les transferts publics en provenance de la France et de l’Union européenne qui contribuent au développement de l’économie. Une des mesures phares est notamment la sur-rémunération des fonctionnaires ou « 40% de vie chère ». Ce dispositif qui vise à rendre attractif le secteur public en octroyant aux fonctionnaires une rémunération majorée de 40% a largement contribué à la croissance de l’économie guadeloupéenne.

Ce traitement différencié de la fonction publique en termes de rémunération relativement à la Métropole reflète un système économique singulier basé sur l’afflux de transferts publics externes comme principal moteur de développement. La majoration du salaire des fonctionnaires est un canal de diffusion des transferts publics directement lié à la structure spécifique du secteur public à la Guadeloupe mais il ne faut pas occulter leur appartenance à un ensemble de dispositifs indirects plus vaste. Les mesures d’exonérations, d’abattements fiscaux, de financement des déficits publics, des différentes formes de dépenses publiques (aides sociales, subventions, etc.) sont autant d’exemples pouvant être cités. Il peut également y avoir des transferts implicites, c’est le cas lorsqu’une entreprise publique pratique un prix très différent de ses coûts dans un sens ou dans l’autre, mais cela est plus difficile à apprécier.

Ce schéma de développement par les transferts publics n’est pas sans conséquences.

Il a été rapproché à celui du « Dutch desease » ou maladie du « syndrome hollandais ». Ce terme qui se réfère essentiellement aux effets négatifs qu’une ressource marchande en plein essor a sur d’autres secteurs d’exportation traditionnels a d’abord été utilisé en référence à l’expérience du secteur manufacturier néerlandais après les découvertes de gaz naturel dans les années 1960. Dans l’économie néerlandaise, la découverte de ressources massives de gaz a engendré un taux de change réel plus élevé, principalement en appréciant les salaires nominaux. Le boom des exportations a entraîné une appréciation de la monnaie néerlandaise nettement supérieure aux niveaux atteints avant la découverte du gaz naturel et, de ce fait, a diminué le niveau de compétitivité du secteur industriel néerlandais vu que le taux de change réel s’est apprécié.

En Guadeloupe, l’afflux des transferts publics a eu comme conséquence une substitution des activités productives des secteurs primaire et secondaire par le tertiaire improductif. A moyen terme, ces transferts de revenus ont un effet multiplicateur positif sur la demande mais dans le long terme, l’effet d’éviction est négatif sur la compétitivité du secteur non rentier, en particulier le secteur exportateur et le tourisme.  

Une économie sous serre

Naudet (2006) emploie le terme d‘« économie sous serre » afin de qualifier ce type de croissance atypique des DOM qu’il explique ainsi : « L’économie des DOM se développe dans un environnement protégé, caractérisé en particulier par des niveaux élevés de prix et de salaires. Dans cet environnement «favorable», le dynamisme des acteurs économiques est au rendez-vous : la croissance est effectivement forte et génère une création de richesse réelle, et non pas artificielle comme cela est parfois avancé. Mais le fonctionnement de cette «serre» consomme de l’«énergie», sous forme d’un transfert net indispensable à la perpétuation du processus. Surtout elle crée les conditions d’un développement quelque peu en isolation. »

S’il est admis que les transferts publics ont été et sont toujours une réelle source de développement, leur sur utilisation semble être une stratégie aléatoire dans le long terme.  Il a été démontré par Croissant et Jean-Pierre (2002) que les transferts sont efficaces jusqu’à un certain seuil au-delà duquel le comportement des agents économiques en matière d’aspirations ou d’effort peuvent se révéler préjudiciables à la croissance économique. Au final, ceci révèle que la Guadeloupe a encore une marge de progression intéressante sur le plan économique que ce soit au niveau agricole ou touristique.

Voici le lien de la thèse : http://www.theses.fr/2019ANTI0385

économie Maurice Bilionière
par Maurice Bilionière
Maître de conférence contractuel en économie
Université des Antilles Pôle Guadeloupe